35.

SUITE DU RÉCIT DE LASHER

Sur le chemin d’Assise, j’appris à apprécier mes compagnons de voyage et compris qu’ils ne savaient rien d’autre de moi que mon désir de devenir prêtre. J’étais habillé comme eux, en robe de bure marron, avec des sandales aux pieds et une corde autour de la taille. Je ne m’étais pas fait couper les cheveux et portais mes beaux vêtements dans un baluchon, mais j’étais l’un des leurs.

Tandis que nous marchions sur la route, ils me racontèrent la vie de saint François d’Assise, fondateur de leur ordre, et la façon dont il avait renoncé à la richesse pour devenir mendiant et prédicateur, surmontant sa peur pour soigner les lépreux et aimant à ce point toutes les créatures vivantes que les oiseaux se posaient sur son bras et les loups se laissaient apprivoiser par lui.

Pendant qu’ils me parlaient, de magnifiques images se formaient dans mon esprit. La représentation que je me faisais du visage de François était un mélange des traits du père franciscain aux yeux verts que j’avais connu en Ecosse et des visages innocents des moines. Ou peut-être était-ce un simple idéal inventé par un aspect de ma personnalité qui commençait à se développer : ma capacité à créer des images et des rêves.

Quoi qu’il en soit, je connaissais François.

Je connaissais sa peur lorsque son père l’avait renié. Je connaissais sa joie lorsqu’il s’était consacré au Christ. Et, avant tout, je connaissais son amour lorsqu’il considérait toutes les créatures vivantes comme ses frères et sœurs. Je connaissais son amour pour les gens que nous voyions autour de nous, les paysans italiens travaillant dans les champs, les citadins, les habitants des monastères et des manoirs qui nous hébergeaient gracieusement pour une nuit.

En fait, plus j’étais heureux, plus je me demandais si les circonstances de ma naissance n’étaient pas un simple cauchemar, un événement qui n’aurait existé que dans mon imagination.

J’appartenais aux franciscains. J’appartenais à saint François. Et si être un saint signifiait être comme François, eh bien, cela me remplissait de joie. Tout ceci me paraissait très naturel, m’apportait la paix et me rappelait le temps où tous les êtres étaient bons, avant que quelque chose de terrible ne se produise.

Partout où nous allions, des enfants aidaient leurs parents dans les champs ou jouaient dans les ruelles des villages. En entrant dans la haute ville d’Assise, nous vîmes des enfants de tous âges, comme dans toutes les villes, et je compris qu’ils n’étaient autres que de petits êtres humains se préparant à devenir des adultes. Ils n’avaient rien de commun avec les Petites Gens, ces ennemis qui voulaient me tuer par jalousie, et dont l’existence m’avait terrifié sans que je sache pourquoi. Comme ils étaient magnifiques, ces petits humains qui grandissaient lentement, qui mettaient des années à atteindre la taille et les capacités que j’avais acquises en quelques jours, après ma naissance !

Voir les mères nourrir leurs nouveau-nés au sein me donnait envie de boire leur lait. Mais ce n’était pas du lait de sorcière. Il n’était pas assez fort, il ne me servirait à rien. Et puis, après tout, j’étais un adulte. J’avais encore grandi pendant le voyage et pour tout le monde, j’étais un être humain robuste et plein de santé d’une vingtaine d’années.

Quelles que fussent mes réflexions, je résolus de n’en parler à personne et de me comporter comme si de rien n’était. Je me laissai charmer par le paysage, les vignobles, la verdure et, au-dessus de nos têtes, la douce lumière du soleil italien.

Située en altitude, la ville d’Assise offrait une vue magnifique sur la campagne environnante, dont la splendeur détonnait avec les pics et les falaises enneigés qui entouraient Donnelaith.

En fait, mes souvenirs de Donnelaith se faisaient de plus en plus confus. Si je n’avais pas appris à écrire en quelques semaines, ce qui m’avait permis de tout consigner selon un code secret, mes origines se seraient probablement effacées de ma mémoire.

Nous franchîmes les portes d’Assise à midi et l’on m’emmena sans attendre à la basilique San Francesco, à l’autre bout de la ville. C’était un grand édifice qui n’avait pas la froideur de la cathédrale de Donnelaith et dont les arcs étaient non pas brisés mais arrondis. Ses murs étaient couverts de superbes peintures du saint, sous lesquelles était placé son sanctuaire, que les fidèles venaient voir en foule, comme pour saint Ashlar, chez moi.

Par centaines, ils venaient tourner autour de la tombe dépourvue de gisant, posaient leurs mains dessus et la baisaient pieusement. À voix haute, ils adressaient leurs prières à saint François, qui pour obtenir la guérison, qui pour connaître le repos, et lui demandaient d’intercéder pour eux auprès de Dieu.

Je posai moi aussi mes mains sur le sarcophage et priai le saint, que je me représentais comme une silhouette enveloppée de couleurs et de poésie. Je murmurai à la pierre : « François. Je suis ici pour devenir moine, mais tu sais que j’ai été envoyé pour devenir un saint. »

Je ressentais de la fierté. Personne ne connaissait mon secret. Je devais retourner un jour en Ecosse, fort des préceptes de saint François, et sauver mon peuple comme me l’avait dit le bon père. Par le biais de l’humilité, j’étais destiné à accomplir de grandes choses.

Mais je ne voulais pas me méprendre sur cette fierté.

Si tu dois devenir un saint, me dis-je, tu dois le faire avec conscience. Tu dois suivre l’exemple de François, de ces frères et des autres saints dont ils t’ont parlé. Tu dois renoncer à tout sentiment d’ambition. Car un saint ne peut avoir l’ambition d’être un saint. Tu n’es que le serviteur du Christ, qui peut décider il tout instant que tu ne seras rien du tout. Ne l’oublie jamais.

Malgré cette mise en garde que je m’adressai à moi-même, j’étais très confiant. Mon destin était de briller comme l’image de saint Ashlar dans le vitrail coloré.

Je restai des heures dans le sanctuaire, comme enivré par la dévotion de ceux qui défilaient devant le sépulcre de pierre. Je ressentais leur ferveur comme une musique. Je compris à cet instant que, comme on dirait aujourd’hui, j’étais hypersensible, non seulement à la musique mais à tous les sons en général. Le pépiement aigu des oiseaux, le timbre des voix, les rythmes et les intonations, tout cela me touchait. De plus, quand je rencontrais quelqu’un qui, inconsciemment, ponctuait ses paroles d’allitérations, j’étais quasiment paralysé.

Mais ce qui me paralysait le plus dans ce sanctuaire, c’était l’exultation des fidèles et l’intense dévotion que leur inspirait saint François.

Le même jour, on m’emmena à l’hermitage où François et ses premiers disciples avaient mené une existence recluse. La vue sur la campagne était grandiose. C’était là que François avait marché et prié.

Je n’avais plus aucune envie de m’enfuir. Ce n’étaient pas les vœux de pauvreté, de chasteté ou d’obéissance qui m’inquiétaient, mais la crainte que ma fierté secrète, que la légende de saint Ashlar ne rongent mon âme au lieu de la stimuler.

J’aimerais maintenant faire une petite pause pour attirer votre attention sur un point important. Je n’allais pas quitter l’Italie ni la vie de franciscain pendant plus de vingt ans. Je n’ai pas compté le nombre exact des années.

Je le précise pour que vous compreniez deux choses. D’abord, que pendant toute cette période mon corps est resté vigoureux, leste et fort et n’a pratiquement pas changé. Ma peau s’est quelque peu épaissie, perdant sa souplesse de bébé, et mon visage a pris quelques rides d’expression, mais très peu. Sinon, je suis resté le même… enfin, presque.

Ensuite, cette vie de franciscain me rendait totalement heureux et me paraissait toute naturelle. C’est très important pour la suite.

Noël était l’occasion d’une fête somptueuse en Italie, comme dans les Highlands de mon cauchemar. Ce jour devint pour moi la plus solennelle et la plus importante des fêtes liturgiques et, où que je me trouve en Italie à cette période, je ne manquais jamais de retourner à Assise.

Avant mon premier Noël en Italie, j’avais lu l’histoire de l’Enfant Jésus né dans l’étable, admiré un nombre impressionnant de tableaux représentant cette scène, et m’étais consacré cœur et âme au petit enfant dans les bras de Marie.

Je fermais les yeux et imaginais être le nouveau-né que je n’avais jamais été, sans défense, plein de tendresse et d’innocence. Cela me procurait un sentiment d’extase. Je résolus de voir l’enfant pur qu’était Jésus dans chaque homme et chaque femme à qui je parlais. Lorsque je ressentais de la colère ou de la contrariété, ce qui était fort rare, je pensais à lui. Je m’imaginais le tenir dans mes bras. Je croyais en lui et j’étais persuadé qu’un jour, lorsque mon destin serait accompli, je serais avec lui. Je m’agenouillerais dans l’étable et toucherais sa main minuscule.

Dieu, après tout, était éternel. L’Enfant Jésus, le Sauveur crucifié, Dieu le père, le Saint-Esprit ne faisaient qu’un. Ce fut parfaitement clair pour moi dès le début. C’était tellement évident que les questions de théologie me faisaient rire.

Lorsque je quittai l’Italie, j’étais un prêtre de Dieu, un prédicateur de renom, un chanteur de cantiques, à l’occasion un guérisseur, et un homme qui apportait consolation et bonheur à tous ceux qu’il approchait.

Dès le début, mes manières innocentes et directes étonnèrent. Et personne ne pouvait en deviner la raison : j’étais un enfant. Ma gourmandise pour le lait et le fromage amusait tout le monde. Et la rapidité avec laquelle j’apprenais m’attirait la sympathie de mon entourage. En peu de temps, je sus lire et écrire l’italien, l’anglais et le latin.

Aucune tâche n’était trop ingrate pour moi. J’accompagnais ceux qui soignaient les lépreux, en dehors de l’enceinte de la ville.

Je ne craignais pas la lèpre. Je me savais susceptible de la contracter, mais elle ne pouvait se développer en moi. C’était dû à ma nature particulière. J’avais la capacité de développer ce que je voulais.

Hormis la haine et la violence, rien ne me répugnait. Et cela persista pendant toutes mes années sur terre. Chaque événement m’attristait ou, à l’opposé, me plaisait ; le juste milieu m’était étranger.

En vérité, j’étais autant fasciné par les lépreux que les autres en avaient peur. Et, sachant comment François avait surmonté sa propre peur, j’étais déterminé à me montrer aussi grand que lui. Je réconfortais donc les lépreux. Je baignais et habillais ceux qui étaient trop handicapés pour se débrouiller seuls. Ayant entendu que sainte Catherine de Sienne, un jour, avait bu l’eau du bain d’un lépreux, j’en fis joyeusement de même.

Très rapidement, j’eus dans la ville d’Assise la réputation d’être un innocent, un ahuri, un fou de Dieu, pour ainsi dire. Un jeune moine en communion parfaite avec l’esprit de François et faisant naturellement ce que le saint aurait attendu de lui.

Je paraissais si primaire, si incapable de manigance, si enfantin, en quelque sorte, que les gens s’ouvraient à moi et me racontaient tout, encouragés par mon singulier regard. Je les écoutais sans en perdre un mot. J’étais un enfant qui apprenait les grandes vérités de la vie à travers les moindres gestes et confessions des autres.

Le soir, j’apprenais à lire et à écrire et, très vite, me passionnai pour l’écriture, à laquelle je consacrais mes nuits, dormant le moins possible. Je mémorisais aussi chants et poèmes. J’étudiais les peintures de la basilique, les fresques murales de Giotto qui relataient les grands moments de la vie de saint François, y compris la façon dont il avait reçu les stigmates des plaies du Christ, sur ses mains et ses pieds. Je me mêlais aux pèlerins pour discuter avec eux et entendre ce qu’ils connaissaient du monde.

La première année dont je connus le nombre fut 1536. J’allais souvent à Florence pour m’occuper des pauvres, entrer dans leurs taudis et leur apporter du pain et à boire. Florence était toujours la ville des Médicis. L’époque de ses splendeurs était peut-être déjà révolue, comme on l’a dit plus tard, mais personne n’en avait encore conscience.

Au contraire, c’était une ville magnifique et prospère. On y vendait des livres imprimés par milliers d’exemplaires et l’on rencontrait partout des sculptures de Michel-Ange. Les corporations étaient puissantes et la ville était un spectacle permanent de processions, comme celle de Corpus Christi, de tableaux vivants et de pièces de théâtre.

La banque des Médicis était la plus grande du monde.

Partout, dans Florence, des hommes et des femmes lettrés philosophaient et discutaient. C’était la cité du poète Dante et du génie politique Machiavel, de Fra Angelico, Giotto, Léonard de Vinci, Botticelli. Une ville de grands écrivains, peintres, princes et saints. Toute en pierre, elle regorgeait de palais, d’églises, de places, de jardins et de ponts splendides. Elle était unique au monde. C’était du moins ce qu’elle croyait, et moi aussi.

Mes tâches prenant de l’ampleur, je connus bientôt Florence dans ses moindres recoins et j’étais au courant de ce qui se passait dans le monde entier.

Le monde était au bord de la catastrophe et le peuple ne parlait que de sa fin.

Le roi anglais Henri VIII avait renoncé à la foi catholique, la ville de Rome se remettait à peine de son invasion par les troupes protestantes et les Espagnols catholiques à la fois. Le pape et les cardinaux avaient dû trouver refuge au château Saint-Ange, ce qui avait suscité d’amères désillusions et une profonde méfiance parmi le peuple.

La peste noire était toujours parmi nous, se réveillant tous les dix ans pour réclamer son lot de victimes. Des guerres faisaient rage sur le continent.

Les pires récits concernaient les protestants. Ce fou de Martin Luther avait réussi à détourner tout le peuple allemand de l’Église catholique et d’autres hérétiques fanatiques, les anabaptistes et les calvinistes, gagnaient chaque jour du terrain dans le royaume des âmes chrétiennes.

On disait que le pape était impuissant contre ces hérésies. On réunissait concile sur concile, mais sans résultat. L’Église s’apprêtait à se réformer elle-même pour répondre aux grands hérétiques, Jean Calvin et Martin Luther.

Pendant ce temps, notre monde à nous, Assise, Florence et les autres villes italiennes, était splendide, opulent et fidèle au Christ. À la lecture des Saintes Écritures, il semblait impossible que Notre Seigneur n’ait pas foulé la Via Appia. L’Italie remplissait mon âme avec sa musique, ses jardins, sa campagne verdoyante. C’était le seul endroit où j’avais envie d’être. Seule Rome me plaisait plus que Florence, à cause de ses dimensions, peut-être, et de la splendeur de la basilique Saint-Pierre. Venise était aussi un pur joyau mais, pour moi, les nécessiteux étaient les mêmes quelle que soit la ville. Les affamés étaient les affamés. Ils m’accueillaient toujours à bras ouverts.

Il me semblait facile et naturel d’être un vrai poverello, de ne rien posséder, de trouver un refuge précaire à la tombée de la nuit, de laisser le Saint-Esprit me pénétrer lorsqu’une question complexe m’était posée ou qu’on me demandait d’énoncer une vérité.

Je connus la joie lorsque je prononçai mon premier sermon, sur une place de Florence, les bras écartés, évitant, comme c’était notre coutume, toute querelle théologique, et ne parlant que de ma dévotion à Dieu. « Nous devons être comme l’Enfant Jésus, aussi innocents, confiants et bons. »

Saint François avait voulu que nous soyons de vrais mendiants vagabonds parlant avec leur cœur. Mais notre ordre était tiraillé par des problèmes d’interprétation. Qu’avait vraiment voulu dire saint François ? Quel type d’organisation devait être le nôtre ? Qui était réellement pauvre ? Qui était réellement pur ?

J’évitais toute conclusion ou décision. Je parlais tout haut à François et calquais ma vie sur la sienne. Je me consacrais tout entier aux bonnes œuvres et m’occupais des malades avec certains résultats.

Je ne faisais pas de miracle. Aucun homme ne jetait au loin ses béquilles en disant : « Je marche ! » Mais j’avais une sorte de talent pour faire passer la fièvre des plus malades, pour les ramener du côté des vivants. Vu de l’extérieur, cela pouvait paraître naturel, mais je sentais en moi une sorte de pouvoir, que j’appris à renforcer. La coupe d’eau que je portais moi-même aux lèvres d’un malade lui faisait plus de bien que si elle était tenue par quelqu’un d’autre.

Durant ces premières années, je finis par me rendre compte que nombre de mes frères ne respectaient pas leur vœu de chasteté. Ils avaient des maîtresses ou se rendaient dans les bordels légaux de Florence ou faisaient l’amour entre eux dans l’obscurité de la nuit. En fait, j’étais moi-même sans cesse attiré par de beaux jeunes gens et jeunes filles pour lesquels j’éprouvais du désir, et je faisais parfois des rêves érotiques la nuit. Il faut dire que, en arrivant en Italie, j’étais un jeune homme adulte, et qu’une toison sombre avait poussé autour de mes organes génitaux et sous mes bras. De ce point de vue, j’étais un homme comme les autres.

Je me rappelais les paroles du père franciscain de Donnelaith : « Tu ne toucheras jamais une femme. » J’y réfléchissais sans arrêt. J’avais compris que l’accouplement d’un homme et d’une femme donnait naissance à un enfant et j’avais conclu de l’avertissement du prêtre que je ne devais pas risquer de procréer un monstre comme moi.

Mais quelle sorte de monstre étais-je ? Je ne savais plus où j’en étais. Ma naissance et mes origines, cette disgrâce que je ne pouvais confier à personne, torturaient mon esprit.

Également à cette époque, tandis que ma personnalité se forgeait, je m’aperçus que des gens m’observaient. Ils devaient être au courant de mon imposture et, un jour, risquaient de révéler qui j’étais en réalité.

Dans les rues de Florence, je croisais des Hollandais, reconnaissables à leurs vêtements et leurs chapeaux particuliers, qui semblaient toujours avoir les yeux fixés sur moi. Un jour, un Anglais arrivé à Assise vint m’écouter prêcher. C’était par une journée magnifique de printemps, où je citais des passages de la vie de saint François. Je me rappelle les yeux froids de cet homme posés sur moi pendant que je parlais. Il revint jour après jour pendant une longue période.

Je décidai de faire front. Je rendais leur regard à ces hommes étranges et, parfois, m’avançais vers eux. Ils s’enfuyaient, mais revenaient toujours.

Le problème de la chasteté continuait de me harceler. Devais-je ou non avoir une relation charnelle avec une femme et y avait-il un risque d’engendrer un monstre ?

Dans mon esprit, il était clair que je voulais faire ce qui était bien aux yeux de Dieu. Autant il me paraissait anodin de prendre une maîtresse ou un amant, autant le défi était grand de renoncer aux plaisirs de la chair, de ne jamais obtenir de réponse à la question qui me torturait.

J’optai pour la voie du saint et ne laissai aucun feu couver en moi.

Je devins donc connu pour ma pureté, moi qui ne posais jamais mon regard sur aucune femme, et me consacrais à la guérison des malades.

Une autre passion s’éveilla en moi. J’eus l’idée, toute simple et courante pour l’époque, que chanter pouvait aussi bien rapprocher les fidèles du Christ qu’un témoignage évangélique. J’écrivis donc mes propres cantiques, composés de paroles simples, poétiques mais très rythmées, que je chantais dans les réunions informelles. Très vite, je préférai les chants aux prêches car j’en avais assez de m’entendre proclamer des vérités. Jamais je ne me lassais de chanter.

Bientôt, en me voyant, les gens attendaient de moi quelques notes de musique, ne fût-ce qu’un poème récité au son d’un petit luth. Dans le même temps, je m’amusais à un petit jeu à l’insu de tout le monde : j’essayais de voir combien de jours je pouvais tenir sans parler, en chantant seulement, sans irriter les gens ni qu’ils s’en rendent compte.

Dix ans après mon arrivée en Italie, je fus ordonné prêtre. Cela aurait pu se produire plus tôt, mais je tenais à étudier avec soin et sans précipitation avant d’entrer dans les ordres. Je passais mon temps à voyager, à parcourir les routes, à rencontrer des gens et à les accueillir avec le nom de Dieu. Le temps ne comptait pas. En fait, je n’étais pas pressé de rencontrer mon destin.

À partir de mon ordination, je n’eus plus aucune crainte de la maladie. Je chantais pour ceux qui n’avaient plus le souci du confort physique et j’entrais dans des lieux où personne n’osait aller.

Mais tout n’était pas parfait. De temps à autre, je me rappelais ma naissance. La nuit, je me réveillais en sursaut, me disant qu’elle était imaginaire, puis me recouchais dans l’obscurité. Mais elle ne l’était pas. Je n’avais d’autre mère ni d’autre père que ceux que j’avais connus. Je n’étais pas celui que l’on croyait. Je revoyais la reine, le fleuve et les Highlands comme dans un cauchemar.

Après ces moments tumultueux, j’avais toujours l’impression que les gens qui me suivaient redoublaient de surveillance. Bien entendu, je me faisais le reproche d’avoir trop d’imagination mais, plus j’y pensais, plus ma vie prenait un tour étrange.

Et puis, de temps en temps, je contrais ma nature d’une façon très particulière et spontanée. J’adorais le goût du lait et le diable me tentait sans arrêt par des visions de seins de femme. Même pendant le Carême, je ne supportais pas le jeûne et devais à tout prix boire du lait. C’était le plus grave de mes péchés. Parfois, je prenais du fromage à pleines poignées et le mangeais. Tous les aliments mous m’étaient un régal mais mon appétit pour le fromage et le lait était sans limites.

Un jour, je me promenais dans un pré où paissaient des vaches. Le soleil se levait et j’étais seul. Ou, du moins, le croyais-je. Je me mis à genoux sous une vache et bus au pis, faisant gicler le lait directement dans ma bouche.

Lorsque je fus rassasié, je m’allongeai dans l’herbe en observant le ciel. Je n’étais pas fier de moi. Un vieux fermier arriva. Il portait des vêtements usés mais propres et bien reprisés et son visage était tanné par le soleil.

Il me murmura quelque chose et, rempli de frayeur, s’enfuit en courant. Je me levai et lui courus après, en soulevant ma robe pour ne pas me prendre les pieds dedans.

— Que m’avez-vous dit ? lui demandai-je.

L’homme me murmura des paroles hostiles, une malédiction, peut-être, et s’enfuit à nouveau.

J’étais rempli de honte. Cet homme savait que je n’étais pas un être humain et, de ce jour, le fait de tromper mon entourage commença à me ronger l’esprit.

Je revis le fermier en ville. Il me reconnut. J’aurais juré qu’il murmurait des messes basses à mon sujet. Mais je me faisais sans doute des idées. J’oubliai l’incident. Puis, un matin que je sortais de ma cellule, je découvris devant ma porte un grand pichet de lait frais. J’étais très troublé. L’espace d’un instant, je me demandai où j’étais, qui j’étais et ce qui se passait. Je savais seulement que c’était une offrande, et que cela s’était déjà produit bien des fois auparavant : la lande, les Petites Gens, un géant parmi eux s’approchant du cercle et des offrandes de lait. La tête me tournait. C’était la première fois depuis un nombre d’années immémoriale que je revoyais le cercle de pierres et les cercles concentriques de silhouettes.

Je ramassai le pichet et bus goulûment le lait, comme à mon habitude. Je levai les yeux et aperçus, de l’autre côté du jardin du monastère, dans l’ombre du cloître, des gens qui s’éloignaient précipitamment.

Je crois que certains moines les virent aussi. Je ne savais que penser et je n’osais en parler à personne. Je dis à saint François que j’étais son instrument et que mon seul souci était de servir Dieu.

Le soir même, j’eus la certitude qu’un Hollandais me suivait. Le lendemain matin, je retournai à Assise pour parler à saint François, renouveler mes vœux et purifier mon âme.

Les jours suivants, une foule de gens vinrent me demander de les guérir. Je leur imposai les mains et obtins parfois des résultats étonnants. Je me rendais compte que les paysans murmuraient à mon sujet et des offrandes de lait commencèrent à faire leur apparition dans les endroits les plus singuliers. Il arrivait qu’en haut d’une rue je trouve un pichet posé sur les pavés.

Depuis peu, j’avais un autre souci : et si je n’avais pas été baptisé ! Je doutais que la sage-femme et les dames de la cour terrifiées y aient pensé. Tout en ruminant ce doute, j’essayai de me rappeler tous les détails concernant ce pays du Nord où j’étais né. Si je n’étais pas baptisé, je n’aurais jamais dû être ordonné prêtre, et changer le pain et le vin en corps et en sang du Christ n’avait plus aucun sens.

Mes diverses activités ne parvenaient plus à me distraire de ces idées noires et je sombrai dans la mélancolie. Je ne parlais plus à personne.

Enfin, je réussis à me persuader que j’avais forcément imaginé ma naissance en Angleterre. Donnelaith. Je n’avais jamais entendu parler d’une cathédrale ni de moines de notre ordre dans cet endroit. Henri VIII avait bel et bien persécuté mes coreligionnaires pendant des années, mais la bonne reine Marie venait de réhabiliter le culte catholique.

En revanche, si ce que je croyais imaginer était la vérité, je n’étais vivant que depuis vingt ans et tous mes souvenirs d’enfance s’étaient purement et simplement effacés de ma mémoire. Mais je n’y croyais pas. Et plus je broyais du noir, plus ce qui m’entourait me paraissait suspect, et plus j’étais tourmenté.

Finalement, je décidai de me trouver une femme. J’en avais toujours brûlé d’envie et, vis-à-vis de moi-même, je pris pour prétexte de vérifier si j’étais vraiment un homme.

Je me figurais que, dans les bras d’une femme, je pourrais découvrir si j’étais suffisamment animal pour posséder une âme immortelle ! Cette contradiction me faisait rire, mais c’était ce que je ressentais. J’avais envie d’être humain et, pour savoir si je l’étais, je devais commettre un péché mortel.

Je me rendis dans l’un des nombreux bordels de Florence que je connaissais pour y avoir porté les sacrements à plus d’une mourante. Une fois, même, j’y avais administré l’extrême-onction à un malheureux marchand qui avait rendu l’âme dans les bras d’une femme. J’allais souvent dans ce bordel vêtu de mon habit ecclésiastique et cela ne choquait personne.

Cette fois j’y pénétrai en exultant intérieurement. Les femmes m’accueillirent joyeusement : « Gentil père Ashlar ! » Elles me parlaient toujours comme si j’étais un enfant ou un crétin.

Mais le dégoût me prit. Je fis demi-tour, retournai sur la piazza, descendis la rue jusqu’au bord de l’Arno et m’engageai sur le pont le plus proche. Il était encombré de gens allant et venant et de boutiquiers très affairés. J’aperçus soudain un homme qui m’observait, que je reconnus tout de suite pour un Hollandais, à sa tenue caractéristique. Je m’avançai vers lui mais, en un éclair, il se fondit dans la foule.

J’étais exténué. J’écartai les bras et me mis à chanter. Au beau milieu du pont, le cœur rempli de peur et de chagrin, je tentai de réconcilier mes souvenirs avec ma dévotion au Christ. Je chantai. Cela n’avait rien d’inhabituel : à cette heure du jour, les rues de Florence étaient un spectacle permanent. Un franciscain illuminé chantant en se balançant pouvait presque passer inaperçu.

Cependant, petit à petit, quelques personnes me remarquèrent. Se détournant de leurs activités, elles commencèrent à se rassembler autour de moi pour m’écouter et me regarder. Absorbé par mon chant, j’aperçus soudain dans mon auditoire une femme magnifique aux longs cheveux blonds et dont les yeux verts ressemblaient à ceux du père de Donnelaith.

Quelque chose d’incroyable se produisit alors. Elle baissa son voile, s’en alla, et je me rendis compte que son visage surmontait en réalité son dos, c’est-à-dire que sa tête était posée à l’envers sur ses épaules. J’étais complètement subjugué.

Le coup de foudre fut aussi instantané qu’insupportable, d’autant qu’une pensée exaltante vint s’y superposer : comme moi, cette femme était un monstre.

Je laissai mon chant s’éteindre et repoussai les badauds qui voulaient me faire l’aumône. Je leur dis d’apporter leurs dons à l’église, à ceux qui les méritaient. Et je suivis la femme, qui m’attendait dans une rue voisine. Une fois de plus, elle montra son visage puis repartit. Nous nous retrouvâmes bientôt dans une petite allée et je continuais de voir son visage dans son dos chaque fois qu’elle relevait son voile.

Finalement, elle fit volte-face dans un frou-frou de soie, de satin et de velours et cogna fort sur une porte. Au moment où celle-ci s’ouvrait et que je me précipitais pour apercevoir une dernière fois la femme, elle m’attrapa par le poignet et me tira à l’intérieur.

C’était un jardin étroit, une de ces cours intérieures fréquentes à Florence, aux vieux murs ocre écaillés, où des fleurs aux couleurs vives s’épanouissaient au soleil. Sous un arbre, trois femmes étaient assises sur un banc. Toutes richement vêtues, elles arboraient des poitrines généreuses qui me rendirent fou. Quant à celle qui m’avait amené, je me rendis compte avec stupéfaction qu’elle était tout à fait normale. Son visage était bien sur le devant de son corps, comme tout le monde. Elle m’avait joué une espèce de tour de passe-passe à l’aide de ses voiles et ses cheveux.

Elle me l’avoua sans attendre et toutes quatre partirent d’un éclat de rire inextinguible.

La tête me tournait. Soudain, les femmes m’entourèrent en me disant : « Père Ashlar, enlevez vos vêtements. Restez un peu avec nous dans ce jardin. » La blonde, qui répondait au prénom de Lucrèce, me raconta qu’elle m’avait jeté un sort pour que je la suive mais que je n’avais rien à craindre, qu’elles n’étaient pas des sorcières. En fait, leurs hommes étaient partis chasser dans la campagne et elles étaient livrées à elles-mêmes.

Partis chasser ? C’était vraiment curieux. Mais je compris : ces femmes étaient des putains libres pour la journée et j’étais l’objet de leurs désirs.

— Nous sommes fières de faire votre initiation, jeune puceau, dit la plus âgée, qui était aussi belle que les autres.

Elles m’entraînèrent jusque dans la chambre, m’ôtèrent mes sandales et ma robe, puis se débarrassèrent joyeusement de leurs propres vêtements. Nues comme des nymphes, elles riaient de joie et dansaient autour de moi en chantant, prenant un malin plaisir à choquer le jeune franciscain que j’étais et qui, malgré sa barbe, avait tout d’un enfant.

Mais je n’étais pas choqué. L’étrange réminiscence me vint d’un temps où le monde n’était autre qu’un jardin de délices, où les gens vivaient nus, jouaient, chantaient et dansaient au milieu de fleurs magnifiques et de fruits délicieux.

La peur m’étreignit soudain, et cette vision disparut dans le néant.

J’eus alors, malgré moi, un comportement de satyre avec ces femmes, les poursuivant gaiement jusqu’à ce qu’elles s’écroulent avec moi sur le grand lit et me couvrent de baisers. J’empoignai les seins de celle qui était la plus proche et les suçai jusqu’à ce qu’elle crie de douleur. Les autres embrassaient mes épaules nues, mon dos, mes organes génitaux et ma poitrine.

Subitement, je me revis dans la chambre de ma naissance, dans les bras de ma mère, éprouvant le plaisir sauvage de lui téter violemment le sein. Ivre de plaisir, le sexe en érection, je me mis à chevaucher une femme après l’autre, criant d’extase, et les reprenant tour à tour une nouvelle fois.

C’était le soir. Les étoiles brillaient au-dessus de la cour. Le vacarme de la ville s’amenuisait.

Je m’endormis. J’étais avec ma mère, qui ne me haïssait pas et ne criait pas de terreur. C’était une longue créature comme moi, bien trop longue pour être une femme réelle, qui me caressait de ses doigts trop longs comme les miens. Comment personne ne s’était-il aperçu que j’étais un monstre ? Comment pouvait-on aussi facilement tromper les gens ?

Je rêvais. Dans la brume, des gens criaient et sanglotaient, des hommes couraient de tous côtés. C’était un massacre. « Taltos ! » hurla quelqu’un. Je revis le fermier dans le champ, près de Florence, l’entendis murmurer « Taltos ! » et vis un pichet de lait devant moi.

Assoiffé, je me réveillai, m’assis, et regardai tout autour de moi.

Les quatre femmes étaient immobiles, les yeux ouverts. C’était une vision aussi horrible que le visage de la femme à l’arrière de sa tête. Je tendis le bras pour secouer la blonde, tant son regard était fixe. Au moment même où je la touchais, je vis qu’elle baignait dans une mare de sang. Elles étaient toutes mortes ! Une de chaque côté de moi et les deux autres par terre. Le lit était maculé de sang.

Incapable de contrôler ma lâcheté, je me ruai dans la cour et m’effondrai près de la fontaine, sur les genoux, tremblant de tout mon corps, refusant de croire ce que mes yeux avaient vu. Je me relevai et retournai sur les lieux. C’était pourtant la vérité. Je posai mes mains sur les femmes mais aucune ne se réveilla. J’étais incapable de les ramener à la vie.

Je ramassai mes affaires, m’habillai et m’enfuis.

Comment étaient-elles mortes ? Je me rappelai l’avertissement du franciscain : « Ne touche jamais une femme. »

La ville était plongée dans l’obscurité et je retournai au monastère, où je m’enfermai dans ma cellule. Le matin venu, la nouvelle avait fait le tour de la ville : un nouveau fléau avait frappé.

Comme toujours lorsque j’étais perturbé, je pris à pied le chemin d’Assise. L’hiver approchait et le voyage promettait de ne pas être facile. Mais je ne m’en souciais pas. Un homme me suivait à cheval. J’étais désespéré.

Dès que j’atteignis le monastère, je priai saint François de me guider et la Vierge Marie de me pardonner pour ce que j’avais fait à ces femmes. Je m’allongeai sur le sol de la chapelle, les bras en croix, comme le font les prêtres pour leur ordination. J’implorai la compréhension et le pardon de Dieu et pleurai. Je refusais de croire que mon péché avait tué ces femmes.

Je me représentai l’Enfant Jésus et devins un nouveau-né sans défense. « Christ, viens-moi en aide, notre sainte Mère l’Église, viens-moi en aide. Que dois-je faire ? »

Je me confessai à l’un des prêtres les plus âgés.

C’était un Italien de retour d’Angleterre, où de nombreux protestants étaient persécutés. Nous reconstruisions nos monastères et envoyions là-bas des prêtres pour servir les catholiques qui avaient conservé la foi pendant toutes les années de persécution.

Je choisis ce prêtre en particulier parce que je voulais tout lui avouer : ma naissance, mes souvenirs, les choses étranges que l’on m’avait dites. Mais lorsque je m’agenouillai dans le confessionnal, je me rendis compte que j’allais passer pour un fou. Je n’étais autre qu’un homme et j’avais eu dans quelque endroit une enfance que, pour une raison qui m’échappait, j’avais effacé de mon esprit et de mon cœur.

Je lui confessai donc seulement que j’avais fait l’amour avec des femmes, que je leur avais apporté la mort mais que j’ignorais pourquoi.

Mon confesseur se mit à rire doucement, d’une façon rassurante. Je n’avais pas tué ces femmes. Au contraire. Dieu m’avait préservé du fléau qui leur avait ôté la vie. C’était le signe du destin particulier qui m’était réservé. Je ne devais plus y penser. Je n’étais pas le seul prêtre à s’être laissé séduire par une putain. L’important était de se montrer plus grand que le péché et le remords et de continuer à servir Dieu.

— Oublie ta fierté, Ashlar. Tu as succombé comme les autres. N’y songe plus. Tu sais que ce plaisir n’est rien et Dieu t’a épargné ce fléau pour sa propre gloire.

Il ajouta qu’un moment viendrait où l’Angleterre aurait besoin de moi et qu’il me faudrait y retourner.

— La reine Marie est mourante. Si la couronne va à Elizabeth, la fille de la sorcière, les catholiques seront de nouveau persécutés.

Je quittai le confessionnal, fis pénitence et sortis dans les champs balayés par le vent d’hiver.

J’étais malheureux. Je ne me sentais pas absous. Les yeux hagards, je marchais d’un pas incertain. J’avais tué ces femmes, je le savais. Je les avais prises pour des sorcières mais je m’étais trompé. Ce visage dans le dos n’était qu’une illusion.

Mais qu’y avait-il derrière tout cela ? Quelle était la clé de ce mystère ? Il n’y avait qu’un moyen de le savoir : aller en Angleterre comme missionnaire, combattre les protestants et chercher la vallée de Donnelaith. Si je trouvais le château, la cathédrale et le vitrail de saint Ashlar, je saurais que je n’avais rien imaginé. Je devais retrouver les membres du clan. Je devais découvrir la signification des paroles qu’on m’avait dites, selon lesquelles j’étais Ashlar, celui qui revenait toujours.

Je marchais seul en tremblant, me disant que même dans ma belle Italie il pouvait faire froid. Ou était-ce une réminiscence de l’endroit glacial où j’étais né ? Ce fut un moment atroce. Je n’avais encore jamais eu envie de quitter l’Italie. « Tu peux choisir », m’avait dit le prêtre à Donnelaith.

Ne pouvais-je choisir de rester ici au service de Dieu et de saint François ? Ne pouvais-je pas oublier le passé ? Je ne toucherais plus jamais à une femme. Elles ne mourraient plus. Et saint Ashlar ? Quel était ce saint qui n’avait même pas sa fête dans le calendrier ? Oui, rester ici. Rester au soleil de l’Italie, dans cet endroit qui est chez toi.

Un homme à cheval me suivait encore. Je l’avais remarqué dès ma sortie de la ville. Un bruit de galop approchait. L’homme était entièrement vêtu de noir et sa monture était noire aussi.

— Puis-je vous proposer mon cheval, mon père ?

Il avait l’accent des marchands hollandais. Je l’avais suffisamment entendu à Florence, à Rome et partout où j’étais allé. Ses cheveux étaient blond-roux et ses yeux bleus. Germanique. Hollandais. C’était pareil pour moi. Un homme venant d’un monde où les hérétiques régnaient.

— Vous savez bien que non, répondis-je. Je suis franciscain et ne monte pas à cheval. Pourquoi me suivez-vous ? Je vous ai déjà vu bien des fois dans Florence.

— Vous devez me parler, dit l’homme. Vous devez venir avec moi. Les autres n’ont pas la moindre idée de votre nature secrète. Moi, je sais.

J’étais horrifié. C’était comme si une épée suspendue depuis longtemps au-dessus de ma tête venait de tomber. J’en eus le souffle coupé et me pliai en deux comme si j’avais été frappé. En chancelant, j’entrai dans le pré voisin et m’allongeai dans l’herbe tendre en me protégeant les yeux d’une main contre le soleil aveuglant.

Il descendit de cheval et me suivit en le tenant par les rênes. Il s’arrêta volontairement entre le soleil et moi afin que je puisse retirer ma main de mes yeux. Il était de constitution robuste, comme tous les gens du nord de l’Europe, ses sourcils étaient épais et ses joues pâles.

— Je sais qui vous êtes, Ashlar, me dit-il dans un italien teinté d’accent hollandais.

Puis il s’adressa à moi en latin.

— Je sais que vous êtes né dans les Highlands et que vous appartenez au clan de Donnelaith. J’ai entendu le récit de votre naissance peu de temps après votre départ. L’histoire s’est répandue dans de nombreuses régions. J’ai mis des années pour vous retrouver et, depuis, je n’ai cessé de vous observer. Je vous ai reconnu à votre taille, à la longueur de vos doigts, à votre façon de composer des vers et de les chanter, mais aussi à votre appétit pour le lait. Je vous ai vu accepter les offrandes des paysans. Mais savez-vous ce qu’ils vous feraient s’ils le pouvaient ? Ceux de votre race ont toujours aimé le lait et le fromage et, dans les régions boisées du monde, les paysans le savent et laissent toujours des offrandes sur une table ou devant une porte.

— De quoi parlez-vous ? Me prenez-vous pour un esprit des bois ? Quelque génie ou démon familier ? Je ne suis rien de tout cela.

J’avais mal à la tête. Cet instant était-il réel ? Cette herbe autour de moi tandis que je me mettais debout ? Ce ciel bleu au-dessus de ma tête ? Ou alors, la réalité était-elle mes affreux souvenirs et les paroles de cet homme ?

— Il y a quelques nuits, à Florence, vous avez apporté la mort à des femmes. C’est la preuve.

— Mon Dieu ! Vous êtes au courant ? C’est la vérité, dis-je en fondant en larmes. Mais comment les ai-je tuées ? Pourquoi sont-elles mortes ? Je n’ai rien fait de plus que ce que font les autres hommes.

— Vous apporterez la mort à toutes les femmes que vous toucherez. Ne vous en a-t-on pas averti avant votre départ de la vallée ? Comme ils ont été fous de vous envoyer au loin ! Nous avons observé et vous avons attendu pendant des années. Ils auraient dû nous prévenir. Ils savent qui nous sommes et que nous leur aurions donné de l’or en échange de vous. Mais ils sont complètement bornés.

Je n’en croyais pas mes oreilles.

— Vous parlez de moi comme d’une marchandise ! Je suis le fils de mon père !

Se tordant les mains, il continua de m’implorer :

— Nos émissaires n’ont cessé de leur en parler, mais ils sont superstitieux et aveugles.

— Des émissaires ? De qui ? De Satan ? Qui est aveugle ? Dieu du ciel ! Faites-moi la grâce de m’expliquer. Cessez de me parler par énigmes ou je vous tue ! Dites-moi pourquoi j’ai tué ces femmes, sinon, Dieu aie pitié de moi, je vous romprai le cou de mes propres mains.

Furieux, je me levai. L’envie me démangeait de le saisir à la gorge. Ma colère avait été instantanée et totale. Je m’approchai de l’homme et vis qu’il avait peur. J’étais bien plus grand que lui. Lorsque je tendis les mains, il tomba à la renverse.

— Ashlar, écoutez-moi. Ce ne sont pas des mensonges. C’est la pure vérité. Aucune femme ordinaire ne peut porter un enfant de vous. Seules le peuvent une sorcière, une bâtarde naine, née d’un mâle de votre espèce et d’une sorcière, ou une femme de votre race.

J’étais abasourdi. Une femme de ma race ! Mon imagination s’emballait : une beauté de haute taille, au teint pâle, au pied léger et aux doigts graciles comme les miens. N’avais-je pas eu une vision de cette créature lorsque j’étais avec les putains ? Avais-je rêvé ?

J’étais complètement désemparé. Puis, je repensai à ma mère. Elle n’était pas une femme de ma race. Elle avait tendu sa main et montré la marque de la sorcière.

— Vous n’imaginez pas le danger, dit le Hollandais, si les paysans ignares de ce pays ou d’un autre venaient à tout découvrir. Pourquoi croyez-vous que les Écossais vous ont envoyé au loin en grande hâte ?

— Arrêtez ! Vous me faites peur. Je mène une vie de paix et d’amour au service de mon prochain. On m’a envoyé ici pour que je devienne prêtre.

Le calme revint en moi. Je croyais en mes propres paroles. Je levai les yeux vers le ciel et sa beauté me sembla la preuve absolue de la grâce de Dieu.

— On vous a envoyé au loin pour que les paysans ne vous détruisent pas ainsi qu’ils l’ont toujours fait à ceux de votre race. Votre vue, votre odeur, la promesse de votre semence pourraient leur faire brutalement retrouver leurs manières cruelles et païennes.

— Mais de quelle race parlez-vous ?

C’en était trop. Je serrai les poings, incapable de lever la main sur cet homme et de lui faire du mal. De toute ma vie, je n’avais jamais frappé quelqu’un. J’abhorrais la violence. Je me mis à pleurer et m’enfuis.

— Venez avec moi, cria-t-il en courant pour me rattraper. Je ferai des provisions pour le voyage. Vous ne possédez aucun effet personnel, juste le bréviaire que vous avez avec vous. Rien ne nous empêche donc de partir tout de suite pour Amsterdam. Lorsque vous y serez en sécurité, je vous dirai la vérité.

— Il n’en est pas question ! Amsterdam ! Ce repaire d’hérétiques. C’est en enfer que vous voulez m’emmener !

Je me retournai.

— Et je vous prie de vous expliquer, repris-je. Qu’insinuez-vous ? Que je ne suis pas un mortel ?

J’étais si menaçant qu’il prit peur et se mit en position de défense.

— Votre corps est trompeur, et votre âme, quelle est-elle ? Dans les légendes anciennes, les êtres de votre espèce n’ont pas d’âme à convertir ni à sauver. Sous une forme invisible, ils errent dans les ténèbres pour l’éternité, entre le ciel et la terre. Parce que le ciel vous est interdit, et votre unique espoir est de reprendre une enveloppe charnelle.

J’étais horrifié. D’une part que l’on puisse avoir une telle opinion sur moi et, d’autre part, que de telles créatures puissent exister. Sans âme. Errant dans les ténèbres parce que le ciel leur est interdit. Je me remis à pleurer.

Enfin, je m’essuyai les yeux et regardai l’homme qui avait formulé avec des mots une pensée aussi odieuse. Ses paroles craquaient dans ma tête comme une bûche humide dans un feu. Et plus je le regardais, plus j’avais l’impression de voir un être vil, un émule de Satan.

— Vous prétendez que je n’ai pas d’âme ? Comment osez-vous dire une pareille chose ?

Hors de moi, je le frappai. Il tomba par terre. J’étais stupéfait par ma force et épouvanté par ce nouveau péché que je venais de commettre.

Je me mis à courir. L’homme me suivit, mais pas de trop près. Il semblait pris de panique lorsque j’entrai dans le monastère. Mais il resta en arrière et je me demandai si c’était la croix, l’église et le lieu saint tout entier qui lui faisaient peur.

Cette nuit-là, je pris ma résolution. Je descendis dans l’église et dormis sur les pierres devant la tombe de saint François, après lui avoir adressé une prière : « Saint François, comment se pourrait-il que je n’aie pas d’âme ? Guide-moi. Aide-moi. Marie, mère de Dieu, je suis ton enfant. Je suis désespéré et seul. »

Je tombai dans un profond sommeil, où je vis des anges et le visage de la Vierge. Je me fis tout petit entre ses bras, contre sa poitrine. Saint François me dit que mon destin était de retourner en Écosse, là où tout avait commencé pour moi.

Je n’avais pas envie de quitter Assise juste avant Noël, de ne pas être présent pour la grande procession ni pour aider à préparer la crèche. Mais je savais que, dès que j’en aurais reçu la permission, je partirais.

Aller vers le nord et trouver Donnelaith.

J’allai voir notre père supérieur, un homme sage et amical qui avait servi toute sa vie dans le lieu de naissance de saint François. Il m’écouta calmement puis me dit :

— Ashlar, si tu vas là-bas, tu mourras en martyr. La nouvelle vient d’atteindre l’Italie : la fille de la sorcière Boleyn, Elizabeth, a été couronnée reine d’Angleterre et l’on a recommencé à brûler des catholiques sur des bûchers.

La sorcière Boleyn. Je mis un moment à me rappeler qui elle était : la maîtresse d’Henri VIII, celle qui l’avait envoûté et retourné contre l’Église. Oui, Elizabeth, sa fille. Et la bonne reine Marie, qui avait tenté de ramener le pays à la foi, était morte.

— Cela ne m’arrêtera pas, mon père. C’est impossible.

Je lui racontai tout.

Tout en arpentant la pièce, je parlai et parlai de tout ce qui m’était arrivé depuis le début. Le Hollandais étrange, le vieux laird, mon père, saint Ashlar dans son vitrail, le prêtre qui m’avait dit : « Tu es saint Ashlar qui est revenu. Tu peux être un saint. »

J’étais persuadé qu’il allait se mettre à rire, comme mon confesseur lorsque je lui avais parlé des femmes.

Je fus stupéfait. Le père resta silencieux un long moment puis appela l’un des frères qui, quelques instants plus tard, pénétra dans la pièce.

— Tu peux dire à l’Écossais de venir.

— L’Écossais, demandai-je. Qui est-ce ?

— Cet homme est venu d’Ecosse pour te ramener et nous l’avons empêché d’accomplir sa mission. Nous ne l’avons pas cru. Mais tu viens de confirmer ses dires. C’est ton frère. Il vient de la part de ton père.

Je fus pris au dépourvu. En fait, en révélant toute l’histoire je voulais que l’on me traite de menteur, que l’on me reproche mon imagination fertile et que l’on me rassure sur la réalité.

— Amenez-moi le jeune fils du comte, dit à nouveau le père supérieur au frère, ébahi.

J’étais un animal traqué. Je regardai les fenêtres comme une voie de fuite possible.

Je craignais terriblement que l’homme qui allait entrer dans la pièce ne soit le Hollandais. C’est impossible, me dis-je. Je suis en état de grâce. Dieu ne laissera pas le diable m’emmener en enfer. Je fermai les yeux et tentai de sonder mon âme. Qui pouvait prétendre que je n’avais pas d’âme ?

Entra dans la pièce un homme de haute taille et aux cheveux roux, dont les vêtements rustiques trahissaient l’origine. Il portait un vêtement en tissu écossais, une fourrure mal coupée et des chaussures de cuir grossières. À côté des Italiens civilisés aux atours raffinés, on aurait dit un homme des bois. Quelques mèches de ses cheveux étaient brunes et ses yeux étaient sombres. J’eus l’impression de le reconnaître, mais j’étais incapable de me rappeler d’où.

Puis je revis les hommes près de la cheminée où se consumait la bûche de Noël, le laird ordonnant : « Jetez-le au feu ! » et les hommes s’apprêtant à lui obéir. Il faisait partie du clan mais il était trop jeune pour avoir été présent à l’époque.

— Ashlar ! dit-il. Nous sommes venus te chercher. Nous avons besoin de toi. Notre père est le laird, désormais. Et il veut que tu rentres chez nous.

Il tomba à genoux et embrassa ma main.

— Ne fais pas cela, dis-je doucement. Je ne suis que l’instrument de Dieu. Embrasse-moi, d’homme à homme, si tu veux, et dis-moi ce qui t’amène.

— Je suis ton frère, dit-il en m’étreignant. Ashlar, notre cathédrale est toujours debout et notre vallée existe encore, par la grâce de Dieu. Mais plus pour longtemps. Les hérétiques menacent de nous attaquer avant Noël. Ils veulent détruire nos rites. Ils nous traitent de païens, de sorciers et de menteurs. Mais ce sont eux qui mentent. Tu dois nous aider à défendre la vraie foi. L’Angleterre et l’Écosse sont ensanglantées.

Je l’examinai pendant un long moment. Puis je regardai le visage enflammé du père supérieur et celui du frère, qui semblait me considérer comme un saint. Je savais ce dont les hérétiques étaient capables et les termes qu’ils employaient à notre égard leur convenaient mieux qu’à nous.

Je pensai au Hollandais dehors, qui attendait et observait. Tout cela était peut-être un de ses tours. Mais non ! Cet Écossais était bien le fils de mon père. Leur ressemblance était frappante. Il disait vrai.

— Viens avec moi, me dit mon frère. Notre père nous attend. Tu as répondu à nos prières. Tu es le saint envoyé par Dieu pour nous diriger. Il nous faut partir sans plus attendre.

Je ne pouvais m’empêcher de penser qu’une partie de tout cela était vrai et que l’autre était fausse. Ma naissance. Ma mère, qui était une sorcière et peut-être plus encore. J’étais le saint, et l’heure était venue.

En résumé, je savais parfaitement que ce qui m’attendait était un mélange d’imaginaire et de réalité. Je résolus de tout accepter en bloc.

— Je viens avec toi, mon frère, dis-je.

Et avant que ma raison ne me dicte le contraire, je m’immergeai immédiatement dans le rôle qui m’était attribué.

Je priai toute la nuit pour avoir le courage nécessaire. Si je devais être persécuté, je voulais être assez fort pour accepter de mourir pour ma foi.

Ma mort aurait un sens. À l’aube, j’étais convaincu que mon destin était celui d’un martyr. Mais, avant les flammes mortelles, j’avais beaucoup à faire.

Tôt le matin, j’allai voir notre supérieur et lui présentai deux requêtes. La première était qu’il m’emmène jusqu’au baptistère et me baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, comme si cela n’avait pas été déjà fait. La seconde était qu’il m’impose les mains et m’ordonne prêtre, comme un autre prêtre l’avait fait pour lui, et un autre pour celui-là, et ainsi de suite, en remontant jusqu’au Christ qui avait posé ses mains sur Pierre en disant : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. »

— Oui, mon fils, mon très cher Ashlar, me dit-il. Viens avec moi. Si tu as besoin de ces gestes pour te procurer la force nécessaire, au nom de saint François, je les ferai pour toi. Pendant toutes ces années, tu n’as rien demandé. Suis-moi.

Ainsi, je fus certain d’être un enfant de Dieu, né de l’eau et de l’esprit, et un prêtre de Dieu bénit par l’onction.

— Saint François, sois avec moi.

 

Il fut décidé que nous voyagerions principalement à travers la France catholique pour atteindre la mer et je fus dégagé de mon vœu de ne pas monter à cheval. Les circonstances l’exigeaient.

Nous nous mîmes en route pour notre long voyage. Nous étions cinq, tous des Highlanders, et nous nous efforçâmes de brûler les étapes, campant parfois dans la forêt. À part moi, tous les hommes étaient lourdement armés.

Je revis le Hollandais à Paris. Nous étions devant Notre-Dame, un dimanche matin, parmi la foule de cette ville catholique se rendant à la messe. Il s’approcha de moi.

— Ashlar ! dit-il. Vous êtes fou de retourner dans la vallée.

— Laissez-moi tranquille, lui criai-je.

Mais quelque chose sur le visage de l’homme me retint : une froideur, une résignation, presque du mépris. Comme s’il était préparé à mon comportement, prévisible et désordonné. Il se mit à marcher à côté de moi. Mon frère et ses hommes le foudroyèrent du regard, prêts à le transpercer de leurs dagues.

— Venez avec moi à Amsterdam, implora-t-il. Je vous y raconterai ma version des faits. Si vous retournez dans la vallée, vous mourrez. On tue les prêtres en Angleterre, et ils vous prennent pour un simple prêtre. Vous serez un animal de sacrifice pour les gens de la vallée. C’est un jeu de dupes.

Je me rapprochai de lui.

— Racontez-moi tout ici, à Paris. Asseyons-nous et je vous écouterai…

Avant que je n’aie achevé ma phrase, mon frère fit tourner le Hollandais sur lui-même et lui assena un coup qui l’envoya s’écrouler parmi la foule. Des cris de panique s’élevèrent.

— On t’a déjà dit de ne pas t’approcher des nôtres et de notre vallée, dit mon frère avant de cracher au visage du Hollandais.

Celui-ci me regarda et je lus de la haine dans ses yeux. Ou était-ce de la contrariété ?

Mon frère et ses hommes me tirèrent à l’intérieur de Notre-Dame.

Un animal de sacrifice !

Mon esprit n’était plus en paix. Tout le bénéfice du voyage était perdu. J’aurais juré que plusieurs témoins de l’incident avaient compris qui j’étais et me regardaient avec circonspection et fourberie.

J’allai recevoir la communion.

Mon Dieu, viens en moi, trouve-moi innocent et pur.

La foule de Paris était remplie de silhouettes étranges. Toutes semblaient me regarder. Les bohémiens, les bossus et les estropiés. Je fermai les yeux et chantai dans ma tête.

Le lendemain soir, nous enfilâmes des vêtements ordinaires et embarquâmes pour l’Angleterre. La mer baignait dans un brouillard opaque. Il faisait très froid. J’entrais à nouveau dans le pays de l’hiver, des ciels bas et du soleil parcimonieux, du froid et des mystères, des secrets et des terribles vérités.

Nous touchâmes terre quatre nuits plus tard, clandestinement, car Elizabeth faisait pourchasser et brûler les prêtres. Nous nous enfonçâmes à l’intérieur des terres. En arrivant dans les Highlands, l’hiver s’empara de moi comme une toile d’araignée ayant attendu sa proie. Les montagnes escarpées avaient l’air de dire : « Nous te tenons. Tu as gâché la chance qu’on t’avait donnée. »

Je n’arrêtais pas de penser à l’homme d’Amsterdam. Mais j’étais résolu : dès mon arrivée à Donnelaith, j’exigerais la vérité de mon père. Non pas les légendes, mais la raison pour laquelle j’avais lu de la peur dans les yeux de ma mère et de tant d’autres.

 

L'heure des Sorcières
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